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Annie JODRY, le violon près du cœur

dimanche 30 décembre 2007, par webmaster


Annie JODRY

Annie JODRY, Teinteillac, 3 juin 2007

Nous vivons une époque qui fabrique la célébrité et les vedettes comme un bien de consommation courante, plus soucieuse de leur quantité que de leur caducité, souvent tragique. L’interprète, qu’il ou elle soit comédien, chanteur ou victime consentante (dans quelle mesure ?) de nos modernes et cathodiques holocaustes, n’est plus guère qu’un objet sur lequel se règlent les projecteurs, qui l’éblouissent autant qu’ils impressionnent le public lui-même. De ce jeu de dupes n’émerge plus guère aucune dimension d’échange : l’un poursuit une notoriété dont il n’espère même plus qu’elle saura durer suffisamment pour le rendre partie intégrante d’une mémoire collective au détriment de son art, l’autre est bien davantage friand d’artifices et de brillance, de vedettes et de ragots pseudo-intimes que d’exigence, de poésie ou d’une curiosité qui lui fait, à présent, cruellement défaut.

Les quelques lignes précédentes pourraient passer pour les ratiocinations aigries d’un monomaniaque de la musique dite classique, par opposition avec d’autres domaines artistiques en proie à quelque inexorable décadence. Tel n’est pourtant pas le fil de la présente réflexion. En effet, le monde de la musique à laquelle on accole le qualificatif de classique, comme si elle ne se réclamait pas plus simplement de tous les temps, n’échappe pas à la même dualité, sans même d’ailleurs que le fait soit nouveau. Combien de chanteurs, et non des moindres, familiers des plus grandes scènes lyriques internationales, bâtissent une carrière sur moins d’une dizaine de rôles, refusant systématiquement tous ceux qui n’offrent pas un nombre alléchant de reprises potentielles, il faut avant tout que le travail soit rentable ! Combien de pianistes réputés se sont fait les interprètes d’élection de tel ou tel concerto lisztien, surmontant avec brio les très nombreuses difficultés techniques, mais dédaignant au profit de ces monuments du répertoire de visiter tout autre ouvrage. De là à ce que le jeu, pour le public, ne consiste plus à partir à la découverte d’une œuvre, mais à comparer les mérites de tel ou tel chef dans la millionième version de la Cinquième Symphonie de Beethoven, il n’y a qu’un pas que nous avons allègrement franchi. Bien entendu, il n’est pas question de se faire ici le champion d’une dimension idéale de l’interprète, apôtre dévoué, désintéressé, uniquement serviteur de l’œuvre : il faut, n’en déplaise aux pouvoirs publics, que le musicien vive. Penser à bâtir une carrière n’est pas un défaut rédhibitoire, bien au contraire. La portée, la valeur musicale et humaine de cette dernière ne dépendent, en somme, que de la façon dont le musicien en appréhende la notion.

Annie Jodry illustre parfaitement cette position d’un interprète que son exigence envers son art, son public et lui-même, garde dans la voie d’une stricte et généreuse probité. La plus haute virtuosité n’est, chez elle, que le vecteur, la courroie de transmission d’une émotion qui ne veut rien devoir à l’artifice. Préférer à la médiatisation extra-musicale et à la séduction exclusive des feux de la rampe la conduite d’une riche carrière d’interprète et de pédagogue [1] sans concession demande un certain courage et une fidélité à ses engagements bien rare dans le monde musical. Aussi est-il parfaitement naturel de lui rendre aujourd’hui un hommage dans le cadre des Amis de la musique française.

C’est forte d’un premier prix de violon obtenu au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, du prix Nadaud avec attribution de la bourse Ginette Neveu et du Premier Grand Prix au Concours International de Genève qu’Annie Jodry embrasse la carrière qui devient la sienne. Dès lors, tant en France qu’à l’étranger, elle ne cesse de défendre aussi bien la musique de chambre que le répertoire concertant, faisant la part belle au grand répertoire, mais également à nombre de pages moins connues, sans parler d’un nombre très conséquent de créations qui démontrent aisément son engagement d’artisan en faveur de toute musique qui lui paraisse sincère, de toutes époques et de toutes tendances esthétiques. L’art d’Annie Jodry, généreux et prodigue, se moque des clivages esthétiques, ignore délibérément les querelles qui ne lui paraissent pas servir son art. Il suffit d’évoquer quelques-uns de ses partenaires chambristes pour donner une idée de l’ouverture de son répertoire et de son attitude devant la musique : Alfred Brendel, Raffi Petrossian, Eric Heidsieck ou Inger Sodergren ont, tour à tour, joué à ses côtés. Il est également établi que les solistes de renom ont, bien souvent, quelques difficultés élémentaires à cohabiter avec les chefs d’orchestre. Notre habitude des concerts symphoniques a, dans le sillage de la pensée romantique, fait du concerto un duel entre deux entités, dont la dimension quasi-martiale devrait rejaillir sur les relations entre le chef et le soliste. Sans doute l’attitude d’Annie Jodry a-t-elle situé cet échange sur un autre plan, puisque c’est sous les baguettes (entre autres) de Pierre Monteux, Manuel Rosenthal, André Cluytens, Charles Münch, Jean Martinon, Georges Prêtre ou Zubin Mehta qu’elle a abordé le répertoire concertant.

Se constituer un répertoire reste, pour un artiste, une tâche difficile, au-delà, bien entendu, des seules contingences techniques. Créer un équilibre entre le grand répertoire, celui que le grand public attend et la musique des chemins de traverse, qui a tout autant besoin d’être défendue, suppose tout à la fois une conscience d’artiste et le goût aventuresque de l’inconnu. En ce sens, le parcours d’Annie Jodry demeure exemplaire. Aux côtés des concerti de Beethoven, de ceux de Brahms, Tchaikovski, Katchaturian ou des célébrissimes Quatre Saisons de Vivaldi, elle n’a pas craint de défendre le Concerto de Jean-Michel Damase, celui de Samuel Barber, le Concerto n° 3 du regretté Pierre Wissmer, les rares Concerto academico et Concerto roumain de Ralph Vaughan-Williams et Stan Golestan. Dans le domaine chambriste, les sonates de J. S. Bach, Robert Schumann ou Claude Debussy côtoient celles de Darius Milhaud, Marcel Mihalovici ou Alfred Schnittke. Qu’il s’agisse des Danceries de Claude Delvincourt, des Trois Mouvements brefs d’Henri Martelli ou de la Suite juive d’Elsa Barraine, c’est avec la même constance dans l’engagement qu’Annie Jodry les a défendus.

Jusqu’à aujourd’hui, de nombreuses créations ont jalonné ce riche itinéraire, menées à bien non comme des obligations, mais bien comme des enthousiasmes communiqués : de la Sonatine pour violon et piano de Jean-Louis Petit au Concerto de Bruno Rossignol, en passant par le Dona nobis Pacem pour violon et orgue de Pierre Ancelin ou Anaglyphe pour violon et piano d’André David.

Bien plus qu’une carrière — au sens très réducteur où beaucoup d’artistes entendent le mot — c’est cette alliance subtile d’exigence sans concession et de générosité artistique, partagée avec son compagnon, le chef d’orchestre et compositeur Jean-Jacques Werner, que nous voulions saluer en Annie Jodry. Qu’elle trouve au travers de ces quelques lignes l’expression de notre gratitude d’auditeurs et de musiciens comblés.

Lionel Pons

Notes

[1Annie Jodry est, depuis 2003, professeur de violon à la Schola Cantorum à Paris.

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